"Désirant et sidérant, si possible..." dit-elle.


"Désirant et sidérant, ...si possible !" dit-elle.
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samedi 15 novembre 2025

Toujours le vent

 


"Je sais si peu,
ruiné comme un berger
que trois chiens blancs surveillent
quand la nuit se laisse
agrandir les yeux."

 

 "Toujours le vent visite les bannières" | Vandenschrick | Cheyne 
 
 
  
                                                          

vendredi 11 octobre 2024

Indigo, c'est le titre | Jean-Christophe Belleveaux

  




Le livre de Jean-Christophe Belleveaux "Indigo, c'est le titre" vient de paraître.  Il regroupe quatre moments d'écriture : indigo, c'est le titre, puis l'apnée, les fleurs, suivi par se peut-il ? et enfin fenêtre (sans majuscule). Le recueil est un ensemble de temps inséparables aux marges poreuses qui se répondent, se complètent, et s'enrichissent, traversé d'une sorte de mélancolie douloureuse et tendre.   

D'abord  une photo en couleurs, avec des rouges et des bleus, surtout des bleus, un chien maigre arrêté, du temps suspendu où le ciel s'accroupit parmi les hommes. 

Et nous nous tenons au seuil du voyage, de Nevers jusqu'au fleuve, c'est peut-être le Gange, mais où est-ce vraiment ? : mouvements d'images dans nos têtes, de corps qui se déplacent, silencieux on dirait, un lent balancement des arbres et de femmes en sari. Alors on lit la route qui ne finit pas, un long déroulé de nuits et de matins, un trajet "qu'on n'enfermera jamais", dans les pas de qui ?

Un chemin, des mots. Finalement, c'est presque la même chose. Des traces quelque part. Nous sommes si peu. 

Belleveaux est un arpenteur contemplatif des odeurs, des couleurs et des êtres, aux yeux ni aveugles ni sourds. Il regarde et écoute. Écouter, c'est accueillir et faire exister l'autre, je crois cela. Quand on écoute, on partage quelque chose avec quelqu'un qui s'expose.

"...moi envolé
avec les aigles le chanvre
flottant dans le cobalt
plus impassible que les fleuves"

Simon Leys écrit "Il faut dire ce que l'on voit, et, ce qui est plus difficile, il faut voir ce que l'on voit". 

Si Jean-Christophe Belleveaux cherche les beautés de la vie, sous les rudesses de la vie,   "la vie soyeuse / comme une panthère", il sait aussi que les mots bavent sur la page, savent pas dire, trop peu, la vieillesse qui pointe son museau et le monde tout déchiré qui vacille. "la corneille du désespoir croasse"  temps vécu, temps mort disparu.

 Les mots sont des horloges sans heures justes, mais pourtant inexorablement nécessaires, des outils à garder, à soigner, à aimer. Pour vivre dans la langue, nous n'avons qu'eux. On se débrouille. Avec l’éthique des princes de la poésie qui ne se vendent pas. 

aux académies honnies

j'ai toujours préféré les sales trognes

j'avais deux pieds sur lesquels me tenir

je maintiens la position

...

 "Dilapider les mots / Égorger la phrase"

...

Ce sentiment que tout est là | voilé/dévoilé | suspendu | cette bulle prête à éclater | tous les mots | coffres pleins | la brûlure des mains | l'apnée

Comment dire ce qui a eu lieu, les grandes déchirures dans nos yeux, et nos regards à jamais sidéré ? Se peut-il ?

il n'y a pas n'y aura pas 

de cohérence se peut-il 

après Tuol Sleng Auschwitz Kigali

 Jean-Christophe Belleveaux  n'en a pas fini avec la mémoire de son grand-père qui hante sa mémoire, lui qui ne sait pas jouer du violon, et une rage le prend   quand la maltraitance de la pensée / dresse sa trique maladroite et douloureuse  Car la folie des hommes agit continûment. Le désastre du monde traîne dans les jambes, et on pourrait bien avoir envie d'en rester là, tout est seuil est linceul, laisser tomber, oublier la dégueulasserie ordinaire de vivre. 

Tout un désespoir ramassé dans un seul vers

                                            et un chien : qu'est-ce qu'on en fait ?

Mais non, pourtant non ! Il fait bleu, il ouvre la fenêtre, en grand, avec au bout des yeux un sac d'étonnement et d'amour, ceci dit sans mièvrerie qu'on pourrait reprocher. 

Jean-Christophe Belleveaux se resserre sur ses affaires, à portée de mémoire et de main. Sur ce qui le tient, son peu à lui qui dure. 

je voudrais ma fenêtre ouverte

sur le bleu qui clapote

quelques oiseaux marins du café

le désordre des cheveux le pli des draps

une rose peut-être

presque fanée

douloureusement blanche et précaire

dans le petit vase ébréché


Jean-Christophe Belleveaux Indigo, c’est le titre. Montréal : Pierre Turcotte Éditeur, Collection Magma Poésie, 2024, 81 p

 La version papier du livre est en vente sur les sites Amazon. Vous devez acheter le livre sur Amazon. Il vous sera envoyé par la poste.

https://www.pierreturcotte.com/post/indigo-c-est-le-titre-de-jean-christophe-belleveaux 

 

mercredi 27 avril 2022

"Les années sans soleil" / Vincent Message

 

 

 

 

 

 

 

Alors qu'on se tenait près du lac, je me suis demandé pourquoi regarder l'eau est aussi apaisant, ce qui nous attire avec cette force près de la mer, des fleuves, ou même des puits et des fontaines.  Bashô dit cela aussi, que l'eau qui tombe goutte à goutte est quelque chose qui le ravit d'aise.                                                             

     

J'ignorais toujours comment transplanter dans le reste de ma vie le calme que j'éprouvais lorsque je lisais un bon livre ou que je me promenais dans un jardin comme celui-ci. Ça n'était peut-être pas possible. Ou bien c'était à inventer.                                                         Je me suis demandé Qu'est-ce qu'on contemple quand on contemple ? Qu'est-ce qui fait, comme l'écrit Höderlin, que ce ne sont pas tant l'objet  ou  le paysage qui importent,  mais la contemplation elle-même ?   

 

 Je me suis dit soudain que la réponse tenait peut-être bêtement en un mot : le présent. La présence au présent que je cherchais toujours en vain. Celle qui fait que ça murmure en nous " Regarde bien le monde, puisque tu n'es pas encore mort."

                                                                                                                                                  

                                                                                Vincent Message                                                                                                                    "Les années sans soleil"

 

 

 

 

mercredi 11 novembre 2020

Les éditions "Aux cailloux des chemins"

  


En ces temps déchirés où la culture cherche à étreindre notre quotidien comme elle le peut, c'est-à-dire avec beaucoup de difficultés, une maison d'édition vient de naître. Nous saluons donc les éditions Aux cailloux des chemins, cette nouvelle venue, toute neuve toute belle, prête à nous emmener à la découverte de textes poétiques et pas seulement. 
Christine Saint-Geours et Hervé Gouault, les deux amis associés, ont rêvé de publier ce qu'ils aiment et les saisit. C'est à présent chose faite ! Inédits et classiques, ils promettent encore que leurs publications balaieront divers champs créatifs : poésie, prose, textes associés à l'image et inversement, bandes dessinées. La célébration des mots et la vitalité de la langue est à l'honneur. "À chaque sortie d’œuvres, nous souhaitons rencontrer notre public, organiser des lectures, des moments d’échanges entre les artistes et le public, dans des lieux associatifs, des librairies indépendantes, ou chez des particuliers." affirment-ils, preuve s'il en est que dans le chaos du monde, tout n'est pas tout à fait foutu. 
Le monde est obstacle total si la langue n'est plus partagée. Aux cailloux des chemins, on déambule, on se balade, un pas après un autre pas, on échange, on ramasse une pierre de lune, un bout de granit, un solitaire, on s'allonge dans une flaque de sable, sur du gravier, Rimbaud a depuis longtemps délacé ses bottines, on ouvre un livre. 

Le livre est beau, simple, couverture grège et liseré rouille. Pas besoin de plus, on le reconnaît.

C'est Murièle Modély qui ouvre la collection des "Nuits endormies" avec son beau recueil "User le bleu suivi de Sous la peau". Une autre collection "Vu par" suivra avec  nouvelles et contes de Guy de Maupassant mis en images par de nombreux artistes et plasticiens, un dialogue audacieux et original. 

Aux cailloux des chemins prévoit l’édition de cinq à six livres par an et la distribution des ouvrages se fera au siège et sur le site internet de la maison, ainsi que dans un réseau ciblé de librairies. Chacun peut devenir adhérent et choisir de soutenir l'association. Il recevra comme moi, avec un livre offert, une série de trois carnets délicats magnifiquement illustrés par Hélène Habbot Bautista ou par les colibris de Philippe Sentou.   

Je vous laisse vous promener dans le beau site des éditions, et découvrir les extraits du recueil de Murièle Modély.

https://aux-cailloux-des-chemins.assoconnect.com/page/887578-accueil

 

                                           x                x                x                x

 

 "User le bleu suivi de Sous le peau" Murièle Modély

 Extraits


 

Puis j'ai pris le métro 

la mort avait duré une heure et demie 

juste le temps d'atteindre 

la première plage 

d'accueil

j'avais dans mon sac 

un sourire 

pas mal de clients en attente 

je bougeais à l'intérieur 

contre le cuir 

comme un chien fou 

tout allait très bien 

dans une poche, j'avais plié ma bouche 

dans la rame, chacun avait rangé sa langue 

chacun avait calé son regard 

dans l'angle mort 

où personne ne peut voir 

les grincements de dents, l'aboiement silencieux 

sous les lèvres étirées, les hurlements, hululements 

 tout va si bien depuis tellement longtemps 

                                           x                x                x                x


Un jour quelqu'un enlève le sourire gravé 

sur ma peau comme une cicatrice 

quelqu'un accepte le flou du derme, des termes 

mon visage mouvant comme la mer 

un jour quelqu'un m'aime 

et embrasse au delà des lèvres 

au delà des dents 

jusqu'au plus profond de ma mâchoire 

jusqu'à la moelle 

quelqu'un voit 

ma petite âme 

et la lèche 

dans le salé d'une larme 

dans la sueur sur l'aile d'une narine 

dans le flot d’humeurs dans la gorge 

un jour quelqu'un m'aime 

pour ce que je sécrète 

 

                                           x                x                x                x


 

Le livre est disponible pour la modique somme de 12 euros au siège des éditions :

Aux cailloux des chemins 24, avenue Charles de Gaulle 33520 Bruges

tél : 06 77 06 27 63  mail : auxcaillouxdeschemins@gmail.com


EN LIBRAIRIE

Librairie Olympique 23 rue Rode à Bordeaux

Le Partage des Mots 569 route de Toulouse à Villenave d'Ornon

Ombres blanches 50 rue Gambetta à Toulouse

Librairie Floury Frères 36 rue de la Colombette à Toulouse

L'Autre Rive 24 avenue Etienne Billière à Toulouse

Presse de Bruges 3 rue Théodore Bellemer à Bruges


 

SUR COMMANDE

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samedi 26 octobre 2019

François Mauget, never mort



On doit se forcer pour y croire, François est mort.  
Mon ami, notre ami est mort seul, accidentellement et de façon très absurde ce mardi 22 octobre, un jour d'après pluie, dans les bois autour de sa maison.  
Le chagrin, soudainement, prend beaucoup de place, les yeux pleurent. 
Il bougonnerait un peu, mais il ne nous en voudrait pas, lui le tendre, le râleur émotif, l'espèce d'Indien de la vie.  
On aurait tout à coup bien besoin d'utopie, et dans une vision magnifique, de faire encore dialoguer le monde avec la poésie. 
Car c'est bien ce qu'il a fait durant une quarantaine d'années, François, en créant le théâtre des Tafurs, ces vagabonds des premières croisades dit-on, voire les mendiants des mots qui bousculent et remuent toute la tête.  
François était un amoureux des mots, de la poésie, de la prose poétique, de ces formes qui disent les humanités humbles, les révoltes profondes et les espérances violentes et fabuleuses. Il attendait d'être saisi.  Une façon d'  intégrité, je crois bien, née peut-être de ses origines et de ses premiers rêves d'un théâtre populaire, ouvert sur le monde et toutes ses vies dedans. 
 La poésie ne pouvait pas, pour lui, être réduite à l'étriqué du livre, il la sortait dans la rue, dans les musées, les bibliothèques, dans les collèges, les lycées et  les écoles, dans les théâtres, sur une barque à la Base sous-marine, sur les places. 
En 1999, "Demandez l'impossible" portera le Printemps des Poètes à Bordeaux. Je me souviens. Je me souviens des spectacles, de Valérie Rouzeau, Pirotte,  Thierry Metz, Salah Al Hamdani, Antoine Emaz, Max Rippon, Mohammed El Amraoui, Lionel Bourg... Tant d'autres encore, tant d'autres, que j'ai souvent filmés. 
Derrière le texte, il y avait un auteur, un être qu'il voulait connaître. Avec lequel souvent un lien amitié se tissait et durait. Il y avait une histoire humaine, et le partage d'instants complices qui resteraient.
Je me souviens aussi de mon émotion au Marché de Lerme, en 2005, quand il a mis en voix et en espace, avec le musicien Etienne Rolin, mon texte "Des ortolans et puis rien". De nos rencontres. De son idée de la spirale, de la déambulation, du mouvement.
Et ça marchait !
Il nous emmenait avec lui, François, nous embarquait serait plus juste, avec sa voix, sa fougue, ses rages, sa passion, et son amitié.
Créer faisait ciment. Ça marchait !
Puis il y eut le mystère des affiches. Un de mes textes, une photo. Tous les quinze jours, les murs de Bacalan se couvraient de poésie. On partait seau de colle et balai à la main, en deux équipes de choc. Pour finir une année plus tard en une soirée expo-poétique et lecture au Garage Moderne. 
C'était audacieux, gonflé. La poésie résistait de manière essentielle.
 

"Un théâtre de la parole", il me disait. En 2011, nous avons monté ensemble "L'avenir dure longtemps", un projet gigantesque, une aventure artistique autant qu'un chantier social, qui nous a tenus près d'une année. Il venait à la maison une ou deux fois par semaine.  J'écrivais et sa perception du metteur en scène me guidait. Nous parlions beaucoup, avancions par étape. Lui, il marchait  de long en large dans la cuisine, actionnant je ne sais quelle mécanique intérieure. Je le regardais penser.
 - Hé François, tu veux pas t'asseoir un peu ?  
 Nous avons été présents au Festival Nomade. Pour la bonne cause. La pièce a été jouée au Glob et à la  Maison Cantonale pour un spectacle à voix multiples, un truc assez dingue, quand on y pense. 
Voilà, c'était comme ça, François rendait les gens vivants. Quelquefois un peu plus heureux en découvrant l'attrait des mots, ou redressant, du loin de leur carcasse, les vieilles espérances qu’ils y avaient enfouies. 
Nos cafés me manquent, et puis son rire, sa manière d'écouter, de pas embrasser du bout des lèvres pincées, sa liberté d'être au milieu des médiocrités toujours à rôder, sa tendresse de mauvais garçon, sa part d'enfance.  Le théâtre des Tafurs me manque. Présidente des Tafurs, je trouvais que ça avait de la gueule ! 
François arpentait la langue, (les lacets toujours défaits, ça me faisait rire),  lisait beaucoup, découvrait, et d'une idée l'autre, d'un étonnement à une admiration, un désarroi peut-être, "putain que c'est fort !",  ça marchait ! 
 De là peut-être son penchant pour les terres lourdes à gravir, les bois et les ruisseaux, et tous les paysages à modeler dans le vent. 
 - Hé François, tu veux pas t'asseoir un peu, 
             un tout petit peu encore avec nous ? 


  

Mes pensées toutes particulières vont ce soir à sa compagne, à ses très proches, aux comédiens et musiciens amis, et à tous ceux qui l'ont aimé. 

Une soirée hommage aura lieu mardi 29 octobre à partir de 19h au Glob théâtre à Bordeaux.  

mardi 17 septembre 2019

Le veilleur | Salah Al Hamdani | Editions du Cygne


 




"Le veilleur" de Salah Al Hamdani  publié aux éditions du Cygne conduit le poème, ou bien est-ce l'inverse. Et la voix de Salah Al Hamdani n'en finit pas de murmurer l'exil, ce déchirement inouï qui hante chacun de ses recueils. De Paris à Bagdad, la mémoire creuse toujours d'autres alvéoles de temps et sur chaque berge de L'Euphrate, une mère attend.
Mais qui hante qui, de la douleur ou de l'identité, dans la solitude invisible de l'exilé comme une vieillesse mystérieuse ?
"Qu'est-ce que l'exil ? Qu'est-ce que l'exil ?" Salah Al Hamdani pose mille fois cette question dont les mots, si pauvres et obsédants, résonnant dans sa tête depuis presque aussi longtemps qu'il se souvient, sans  réponse véritable, presque dénués de leur sens à force d'être ressassés, sont eux aussi et à jamais errants. Par dessus les plis du temps, ils ont en eux l'eau et le vent, le bruit et les silences, les paysages et les corps. Pour ne pas oublier.
Alors l'exil qui sauve et assiège pourrait être un lieu, celui du poème que Salah Al Hamdani arrache à l'encre des jours ordinaires sans mémoire.
Comment dire l'exil dans le temps qui s'éloigne et dont le questionnement rejaillit sans cesse de lui- même, une douleur continûment présente et sourde ?
Car si les années tissaient l'oubli, qui reconstruirait les matins disloqués dans l'abîme  et qui donc se souviendrait de toi, et de toi, de toi encore, de vous tous, les exilés de peu, parce que les vivants sont morts et que les morts sont des martyrs, les pauvres ad æternam des terres assassinées et des vies sabotées ?
Salah Al Hamdani sait bien que toutes les impasses et tous les risques relèvent d'une conscience qui vit et s'affirme, oui bien sûr, bien sûr. Mais que faire de ces yeux qui ont vu ?
Je suis là où mes yeux se souviennent, pourrait dire le Veilleur. Et par dessus les variations incertaines et multiples de l'exil dans le proche, pour que revienne l’averse pour me souvenir de la beauté, Salah Al Hamdani revient toujours à l'image de la lune et du visage aimé, très nets dans le lointain, parcourant tout le recueil en alternance, comme un chant triste résonant au travers de l'espace et tenant debout, malgré toutes les peines et les barbaries, l'humanité du monde.

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin sous les bombardements !

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin dans la guerre ! 

Avec Le Veilleur, les années nouent les perceptions par une nécessité des images témoignant de la vie déchirée, et de ce qui a eu lieu dans cette déchirure. Le mot "exil" déborde de lui-même, et ne dira jamais rien de la réalité de l'exil et de celui qui va au long des jours, disait Georges Perec "une crypte dans l'âme".

Ici, il y a du soleil ce matin. Il fait encore chaud pour la saison. Le jour a des promesses qu'on essaiera de conduire quelque part, on ne sait pas où. Peut-être croiserons-nous sur le trottoir un être plus seul que tout, espérant et désespéré, dans la cascade de ses errances.  Et nous, nous ne saurons  jamais rien de la lumière noire et de ce froid terrible tout au fond du ciel.  Nous serons passés.
Qu'est-ce que l'exil, Salah  ?


L'écriture est un rempart à l'ignorance, aux tyrannies, aux blessures, et à l'oubli. Avec "Le veilleur", Salah Al Hamdani nous donne à lire un de ses plus beaux recueils.

"Le veilleur" | Salah Al Hamdani | éditions du Cygne, avec une préface de Jacques Fournier

 Salah Al Hamdani, poète, écrivain et homme de théâtre français d’origine irakienne, est né en 1951 à Bagdad. Il commence à écrire des poèmes en prison politique en Irak vers l’âge de 20 ans. Ancien opposant à la dictature de Saddam Hussein et nourri de l’œuvre d’Albert Camus dans les cafés de Bagdad, il choisit la France comme terre d’asile en 1975. C’est en France qu’il devient ensuite l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages en arabe ou en français (poésies, nouvelles et récits) dont plusieurs sont traduits de l’arabe avec Isabelle Lagny.
Sa poésie a été traduite et publiée dans plusieurs langues en particulier en anglais, en italien, en allemand et bientôt en espagnol.


J'ai plusieurs chroniqué les recueils de Salah Al Hamdani. Je vous laisse lire et regarder les vidéos  en suivant les liens :
 
http://paradisbancal.blogspot.com/2018/03/bagdad-bagdad-salah-al-hamdani-a.html

https://www.dailymotion.com/video/xd65qt

https://www.dailymotion.com/video/xyrx5v



EXTRAITS

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin dans la guerre ! 

 Écrire la lumière, un défi pour soiloin des cités interdites
à l'ombre des ailes tourmentées
d'un oiseau qui ne chante plus

Pleuvoir d'un mot
nuage après nuage
à contre-courant
jusqu'à perdre haleine
dans le sentier d'un rêve sans mesure

....

Dehors, la nuit se tait
devant la détresse de la vie
qui s'érige et aboie

Tout vacille dans ma chambre
Mon père dans sa tombe
le rasoir pour le prépuce
le malentendu des saisons 
et ton âme rouillée
ainsi que la lourdeur du temps

.....
Sous le bleu fissuré d'un horizon à l'autre
on m'interdit d'acheminer la mémoire vers l'oubli
Alors tes nuits me propulsent
jusqu'à la façade secrète des mots

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin sous les bombardements !

...

Je m'accroche à mon exil
comme un lézard escaladant le soir
loin des poètes de salons

J'habite la vérité
Celle des exilés liée à mon visage
à la crédulité de la chute du dernier dictateur
et dans ma chambre
toutes les nuits
résolument et dans l'urgence
je range la tombe de ma mère à la hâte
jusqu'à ce que l'image de mon enfance s'efface
dans les secrets de son linceul

......

L'exil
un poème filant au-dessus de l'océan ?
Des saisons transparentes qui changent de peau ?
Des jours qui ont survécu à leurs blessures ?
Un chien abandonné dans un tableau
ou un gibier qui cherche le salut ?

....

L'espoir me donne froid
comme aux pauvres, l'héritage
et les noms des esclaves
planent
au-dessus d'une ville abritant les étoiles aveugles
de la clôture des jours

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin dans la guerre ! 





 



jeudi 18 juillet 2019

Pour Tony




On peut ergoter sur ce qu'est réellement le don, sa signification, sa charge symbolique, 

inconsciente, narcissique, etc...  Parfois c'est moyen commode pour se faire une 

conscience et finalement se moquer de la détresse de l'autre, en sauvant sa face de rat, en 

ne levant pas le petit doigt de la solidarité et, c'est tout bon !, en paraissant très intelligent. 

C'est dire s'il y a un écart gigantesque entre la parole humaniste et l'acte solidaire. 

Je suis une pragmatique : lorsqu'il y a une urgence à aider un être en fragilité, on l'aide !  

Sinon, basta, nous n'aurions jamais que de la gueule, et une humanité sans épaisseur ! 

J'ai toujours pensé que chacun pouvait avoir une place sur cette terre, saisir une bouée, 

une rambarde, des mains offertes, être sauvé du mauvais sort. J'ai toujours pensé ça, et 

encore. La solidarité n'est pas seulement un mot, elle l'excède, l'agrandit, lui donne son 

sens et son amplitude, par notre volonté libre et responsable. 

Je suis au monde et le monde me traverse, traverse ma conscience, mon corps, mon 

émotion, mon écriture. 

Donc Tony. 

Tony notre voisin handicapé. 

Tony et sa vie qui se fracasse.  

Lisez, si vous souhaitez vous attarder sur son histoire, tout est là. 

Dominique et moi avons ouvert pour lui une cagnotte Leetchi dont voici le lien.

 https://www.leetchi.com/fr/c/5gykBLAl?fbclid=IwAR2F1OwwJxarVGYJkpIcrmKQo1974YGXH3VLMKWaa-jlITQBnmP6dHttO8I


Il manque peu, mais il manque encore un peu de sous, on y est presque, alors je fais appel 

à vous. 

Merci à vous les amis, les copains, les attentifs, les engagés, les indignés, les compatissants, les tendres, les fragiles, les généreux, les solidaires... Vous vous reconnaîtrez bien.







mercredi 27 mars 2019

"Les beaux jours" | Collège Blanqui | 21 mars 2019

            Bravo à eux !


 Cette vidéo (dont il manque le début du 

spectacle) retrace succinctement le travail 

d'écriture que j'ai conduit durant deux mois avec 

la classe de troisième du collège Blanqui à 

Bordeaux. 

Les collégiens ont écrit beaucoup, parlé, et lu 

de la poésie. 

L'idée que nous avions, Murièle Buffière 

(leur prof de français) et moi, était de 

créer avec les collégiens notre "Printemps des 

Poètes", afin qu'ils vivent leur événement dans 

leur quartier avec leurs mots et leurs voix.

Les parents étaient bien sûr invités à partager 

ce moment avec eux, et ensuite à boire un verre tous ensemble.

Une exposition, textes et photos, a complété la performance et elle sera accueillie tout ce 

mois d'avril par la bibliothèque partenaire du projet.

           

           


Merci enfin à Alain Mangini du journal Sud-Ouest qui a donné écho à "Les beaux jours".



jeudi 26 juillet 2018

Isabelle Lagny | "Nuit inversée"





                                                          x                        x                       x

Comment dire la fragilité de la vie ? Comment bâtir des ponts inexpugnables entre les êtres, des parapets contre la violence des temps et "l'inconcevable désordre du monde" ? Comment l'écriture parvient-elle à saisir l'invisible de l'amour ?
Avec "Nuit inversée", Isabelle Lagny nous offre un recueil généreux, amoureux et vivant, dans lequel elle rend hommage aux êtres qui accompagnent son existence. A mesure qu'Isabelle Lagny nous ouvre la porte de son territoire intime, le recueil se peuple de visages. On y rencontre la figure de l'aimé, celle de la mère, des enfants, des amis, et enfin celle de tous les déplacés et des victimes de la barbarie, la vie en ruine.
Tous les poèmes ont ici la justesse de l'éprouvé, et, de l'un à l'autre, ils tissent un maillage tendre et solide afin de préserver les fragilités d'un monde déchiré. Maison de sel, Lucioles de juillet, Nuit inversée,  et le très bel épilogue Fractures de l'air composent une sorte de partition d'écriture. Ce recueil est un lieu bâti de mémoires qui dialoguent entre elles parmi les eaux "des ruisseaux des nuits obscures", "des fleuves décoiffés" et de toutes les mers qui séparent, mais qui également se lient, et relient. Car le sentiment amoureux, pour "la traversée où tu m'embarques à perpétuité" écrit-elle, envahit tout l'espace de la mer et du ciel, des porosités des mondes du dedans et du dehors, des peurs humaines, et, sur ce socle de la précarité de la vie, Isabelle Lagny pose ses mots et élève le poème.
La poésie agit à la façon d'une fenêtre éclairée pour rassembler, vaille que vaille, toutes les forces de vie qui traversent et unissent les hommes. Il faut lire Isabelle Lagny !


 "- Parcours de vies arrachées
Comme la chair des mangues

Pourtant l'itinéraire de nos soucis
Suit la rainure d'une simple feuille de peuplier
Qu'il suffirait de contempler 
Dans son tremblement congénital
Jusqu'à ce que soudain
La vigueur de l'arbre
Nous fasse perdre l'équilibre

Au loin
Il restera le poudroiement
De l'âme
Des lambeaux de ciel
Et un amour invisible



-Le ruisseau de tes nuits obscures
A balisé mon voyage
Suite d'errances où des jambes de femmes
Battent la démesure

Je m'adresse sans cesse à toi
Comme à un phare
Qui s'est égaré le temps d'une vie
Dans ma chambre minuscule
Battue par la respiration agitée
De visiteurs géants



- La marche tournoie, vibrionne
Car le mystère du fleuve n'est pas loin
Ma poitrine se fragmente
A mesure que je dévale la tour
Au-dessus de toi
Toi dont je désire déjà l'obscurité
L'insaissable repère



Isabelle Lagny écrit, et photographie. A côté de son travail d'auteur, elle réalise un travail de traduction de longue haleine avec le poète français d'origine irakienne Salah Al Hamdani dont elle est la compagne.  
Le recueil, publié aux belles éditions Al Manar, est accompagné par trois magnifiques dessins de l'artiste Yousif Naser.






lundi 2 avril 2018

La mer, la danse





L’image contient peut-être : 1 personne, enfant et gros plan


" Il va de soi que la mer que vous entendez au loin ne se trouve pas dans le coquillage que vous appuyez si fort contre le pavillon de votre oreille tandis qu'elle devient toute rouge et brûlante. Mais il ne s'agit pourtant pas d'une erreur. Il y a une phylogenèse qui sourd sans fin du fond de votre corps, il y a des millénaires de millénaires. La mer est perdue dans votre oreille comme la danse est perdue dans l'autre monde."
Pascal Quignard, L'Origine de la danse, Ed. Galilée
page 53
Photographe : Edouard Boubat




mardi 27 mars 2018

Bagdad-Bagdad | Salah Al Hamdani, Abbas Ali Abbas



C'est une histoire inouïe, forte et belle !
Est-ce que toutes les histoires humaines recèlent leur part de hasard, de douleurs et de beautés ? C'est que les chemins ont des trajectoires heurtées et des passerelles sur lesquelles quelquefois les êtres se rencontrent.
Voilà ce qui est, voilà ce qui existe, disent mes mains et mes yeux.
Voilà le livre, voilà l'espoir que deux enfants irakiens ignorent encore sur leur chemin de l'enfance et de la guerre.  ;;;Et Salah Al Hamdani et Abbas Ali Abbas se revoient peut-être encore jouer dans la même terre ocre, près de Bagdad, celle dont ils ne se sont pas séparés, pas vraiment séparés.
Ici. Là-bas.
Comment dire cette distance qui sépare et revient de Bagdad à Bagdad ?
Tant de temps, tant de regards, tant de mots !
Un photographe et un poète, du même village, loin en Irak, se retrouvent un jour à Paris. Se retrouvent, puis se rejoignent dans un parcours partagé et une création commune.
Leur mémoire alors peut bien se déplier,
et les déchirures reformer les images.







dimanche 25 mars 2018

Luciné, l'enfant lumineuse !


Elle s'appelle Luciné. Elle a bientôt 13 et demi. Bientôt elle ira au collège, en quatrième. Elle est arrivée en France il y a deux mois. Nous nous comprenons par les mains et les yeux, par les mots qu'elle sait déjà inscrits sur un cahier, par des phrases dont elle creuse chaque jour le sens. Luciné veut savoir. Elle formule ses peurs et ses espérances. Toute fragile, elle prend  peu à peu confiance et une espèce de joie naturelle la rend très lumineuse. Elle est de ces êtres qui nous font ralentir le pas. On la regarde, et c'est son désir à être qui nous saisit. Et puis sa curiosité des choses, des rencontres, de ce qui est là et que ses yeux voient. Elle veut savoir. Comprendre. Alors elle pose des questions sur la langue, les livres, un tableau. Elle me demande quand j'ai commencé à écrire, quels livres j'ai écrits, et puis surtout si elle aussi pourrait écrire. 
Un autre jour, elle veut me montrer quelque chose. Et c'est juste incroyable ! Luciné a traduit mon livre "Passage au bleu", dans son entier, en arménien. Elle s'est aidée d'un site traducteur sur internet. Elle a d'abord compris ce que j'ai écrit. Elle a dit : "C'est un peu triste, mais c'est beau." Elle a ensuite, sur un grand cahier, recopié le texte en français et, en son vis-à-vis, noté la traduction. J'ai le cahier dans mes mains et je tiens une merveille. 
Comment te dire, Luciné, mon émotion totale, et sidérée ? 
Tant de pages que je tourne,... tant d'heures de travail, autant dire "tant d'amour" ! 

Je reverrai Luciné bientôt. Elle est partie avec son petit frère et ses parents adorables et très aimants dans une autre ville. Nous nous reverrons, oui. Forcément.
Avant de partir, je lui ai offert un carnet où déposer ses mots, ses mots à elle. 

Merci d'être qui tu es, lumineuse Luciné !