"Désirant et sidérant, si possible..." dit-elle.


"Désirant et sidérant, ...si possible !" dit-elle.

mercredi 8 avril 2026

"La tentation des combles" | Dominique Boudou | éditions Fables fertiles

 

Dès le début du roman, on sent bien que quelque chose ne tourne pas rond, et que les personnages tracassent le récit. Quelque chose, oui, nous échappe.  
Le narrateur de "La tentation des combles" nous prévient d'emblée : J'ai longtemps voulu vivre comme un homme normal et faire l'amour une fois par semaine. Voilà, c'est dit ! Cette supposée normalité adoucirait son paysage émotionnel de guingois.   
Car les émotions et son imaginaire saturé d'images bancales le débordent ; les souvenirs jouent à cloche-pied entre le vrai et le faux. 
 
Il s'agit d'entrer dans le récit et de déterminer rigoureusement les réalités afin de saisir leurs emboîtements. Le faux est aussi réel que le vrai, lequel porte en lui toutes sortes de faussetés indéfectibles.  
 
Catherine elle-même, objet amoureux -fantasmé ou non- se perd dans son histoire, le réel de son histoire.
Le docteur Klamm, psy facétieux, une espèce de guérisseur aux méthodes originales, ne sait pas conjurer le désordre.
Alors comment s'étonner d'un oiseau en bois qui se mettrait à parler pour consoler les nœuds des souvenirs ! 
Et ainsi, de fil en aiguille, on se laisse embarquer par l'étrange "bonhomme au chien", ou par une vieille dame sur le qui-vive. 

Libérer la tête des angoisses, faire silence, s'apaiser. Se faire petit petit dans un réduit contenant, juste à la taille de sa mélancolie. Peut-être que resserrer l'espace serait contenir sa vie. 
 
Bref, tout contrôler pour continuer à écouter le temps passer, pour continuer à vivre. Et je suis heureux quand je pédale sur mon vélo d'appartement.  Je m'aventure désormais bien plus loin que la Lune. Je deviens le paysage que j'imagine. Une sève généreuse  pousse dans mes veines. Elle les irrigue d'une chaleur qui m'enveloppe tout entier. Elle berce lentement mon cerveau. 

Car le narrateur s'égare souvent, tord les événements dans un réel en creux et en délié, sans parvenir à adhérer  au monde. S'il a le vilain défaut d'épier ses voisins, c'est qu'il ne possède pas le mode d'emploi du bonheur. Comment ils font, les autres ? Où donc se logent leurs failles, leurs peurs, et les pelures de leurs enfances ?  
Par quoi, par qui sommes-nous conviés ici sur cette Terre ? Que gouvernons-nous de nos vies quand on prétend à la liberté ? Que maîtrisons-nous de notre esprit ? Et que dit le corps que l'esprit ne supporte pas ? 
Serions-nous condamnés à la solitude à pédaler comme des dingues sur nos vélos d'appartement ? 
Tant de questions envahissent le narrateur. 
Et les symptômes anxieux s'additionnent. Et la tête des cochons dans la bétaillère n'en finit de dodeliner, qui dirait quoi ? de la tristesse sans borne de l'animal piégé. 
 
Bien sûr, les pensées flottantes, la complicité et les rires réunissent Catherine et le narrateur, mais sur le fil, toujours sur le fil d'un rêve disloqué. 
Alors par qui la femme de la plage a-t-elle été assassinée ? Qui détruit qui ?  
L'histoire traumatique de Catherine rebondit de toutes parts. 
C'est la vie qui trébuche, et l'amour qui s'absente. La sexualité n'est pas synonyme de l'amour. 
 
Le narrateur amoureux absorbe tous les désordres de Catherine,  comme en état de suffocation ou de survie. 
Dans La tentation des combles, tous les personnages boitent, claudiquent, et glissent sur leur fragilité comme sur du savon noir. 
 Le narrateur ne semble pas vraiment souffrir, il attend.   
 
On n'a pas besoin de savoir ce qu'on attend pour attendre. Des tas de gens font ça tous les jours, dans toutes sortes de situations, sans souffrir.   
 
 C'est que vivre ne suffit pas. Le narrateur ne cherche pas à convaincre. Il laisse son regard aller et parfois, étrangement, plus rien ne pèse. L'écriture de Dominique Boudou a des résonances qui ne trompent pas le lecteur et cette justesse rare qui, à partir d'un bout de jardin, révèle un personnage. 
 
Les ronces livraient bataille aux chardons, le lierre étranglait les arbustes qui jaunissaient, les champignons difformes infiltraient les écorces. La terre, par endroits, se soulevait sous la pression d'un bouillonnement interne, alors qu'ailleurs elle s'affaissait, comme si elle avait trop longtemps reposé sur du vide.  

 L'idéal de la normalité est une quête déraisonnable. La frontière entre la conformité et le pathologique, entre le réel et  le fantasme, fabrique des porosités douloureuses. Il se pourrait bien que le vrai et le faux, à tant se mélanger les pinceaux, n'aient dessiné qu'une aquarelle d'existences noyées. 
A moins qu'avec l' oiseau Chuck Chuck, on atteigne la lune en deux/trois coups de pédale.
 
Et si rien n'avait eu lieu, si les avions en papier n'inondaient plus le jardin, si les questionnements sur notre humanité devenaient réellement des papillons, si les durées ne duraient plus et que le présent se vivait simplement comme un bonheur venu tout seul, si les ébats amoureux suffisaient à combler toute une vie ?  
Et si, et si...
Dans la tête du narrateur, les histoires des uns et des autres se télescopent tellement, l'une masquant l'autre, sans désigner vraiment celle qui les hante toutes, enfouie loin au fond de  la mémoire. Plus il observe le monde, plus le monde lui paraît étrange. Les mots s’éparpillent toujours.   
Sans doute est-il convaincu de la nécessité de prendre soin  de Catherine, d'endosser sa douleur pour l'en libérer.  
Devenir un vivant "normal" serait  apprivoiser la mort et guérir de ses angoisses. La sexualité,  arrachant toutes nos protections, nous révèlerait plus fort, plus vrai, plus invulnérable.

Vous parlez de votre tentation des combles, mais c'est ambigu. Vous hésitez entre le vide et le plein. Votre vie part dans tous les sens et n'en rencontre aucun. Vous ne tiendrez pas longtemps à cause de la fatigue. Je serais même tenté de dire que c'est un comble, n'est-ce pas. 
 
Aucun bruit. Aucun mouvement dans les branches. Puis, soudain, le flanc d'un coteau est apparu. Un enfant s'y tenait debout au milieu de hautes herbes. Immobile, le visage blanc, les lèvres fermés. J'ai senti dans mon corps une force qui le tirait en arrière et j'ai réalisé que j'étais l'enfant du coteau. 

Dominique Boudou, avec La tentation des combles, nous raconte un monde en mal d'amour. De cela nous sommes certains.
Son écriture installe une lumière tremblée sur les ombres et la complexité des existences. 
Sur la vie, sur la mort. Sur le rêve de nos origines. 
Quel sens aurait donc la vie si l'amour désertait le récit de toute vie sur cette Terre, le seul ancrage qui vaille ?

 Après des tours et des détours en poésie, Dominique Boudou revient au roman. Le maillage de la gravité et de la légèreté retentit dans l'imaginaire du lecteur pour un voyage sur un territoire incertain aux frontières du réel. 
 
Dominique Boudou sera présent au Festival du livre de Paris les 17 et 18 avril 2026.
 
"La tentation des combles" aux éditions Fables fertiles est disponible dans toutes les bonnes librairies. 
 
 
 

lundi 9 mars 2026

"Les arbres écrivent aussi"| Dominique Boudou, Cédric Merland


 

"Les arbres écrivent aussi" est un livre qui se lit et se regarde.  

Les yeux sont des éponges à mots et des boîtes à images.  C'est ainsi que Dominique Boudou et Cédric Merland ont cheminé ensemble dans le recueil. Car c'est bien de chemin dont il s'agit. De la terre qui porte les hommes en ses commencements "dans les premiers silences du monde", jusqu'aux paysages qu'elle dessine, esquissés par les convulsions géologiques et les grands ciels.               

On ne se souvient ni des bêtes ni du vent pour peindre nos mémoires reculées. Peut-être que les déchirures anciennes et toutes celles qui viendront arrachent nos protections, et que, dans les échappées mélancoliques du regard de Dominique Boudou, notre propre regard peut naître à son tour.  Nous devenons alors nous-mêmes des promeneurs, nous levons les yeux. L'inquiétude peut un moment se dissoudre.    

L'écriture de Dominique Boudou dit le mystère des présences et des ombres, révèle les matières organiques, les aplats des lumières. Elle s'attarde sur une trouée de nuages, le passage d'un oiseau ou le petit peuple des écorces, et c'est tout un inventaire sensoriel qui saisit le corps.       

 "Il y a tant de coulisses entre les images. Entre le noir et le blanc." 

 Car le corps est convié à chaque page, dans chaque nuance entre le dehors et le dedans, l'effondrement du monde et le frisson de l'enfance, les tremblements des arbres, les aphtes du ciel, la peau du paysage et les peurs qui se glissent jusqu'au bout des pieds.                          

L'arbre est témoin, l'arbre témoigne. Il demeure quand la pierre s'effondre, il écrit, il parle de notre propre anthropologie, de nos fragilités collées à ce qui vit, de l'amour qui comble et qui trébuche. Il est réceptacle de tous les questionnements : Et si l'univers n'était qu'une vieille histoire que les hommes se sont racontée depuis la nuit des temps ? Et si l'horizon  se perdait dans sa ligne de fuite ? Qu'avons-nous écorché de l'écorce ? Que laisserons-nous de notre passage sur cette Terre ? Faut-il donc beaucoup de sagesse pour saisir quelque chose d'un paysage !              

 Et le promeneur n'en finit pas de relever son col sur sa mélancolie, page après page, marche après marche. Il entend des cavaliers venus du fond de la route, alors l'espoir devient possible. Sans plus la retenue des gestes et des mots, sans plus de concession à ce qui nous bouleverse.                                                                                                                                                 Avec ce recueil, Dominique Boudou est aussi  poète de l'infra-ordinaire, de ce qui, imperceptiblement, façonne nos existences et les grandit. Les magnifiques photos de Cédric Merland sont des points d'entrée à l'écriture, la profondeur des noirs et des blancs entre en résonance avec le texte. La conception graphique de Julie Chiarandini-Bolioli donne cohérence au dialogue des images et des mots sous le regard attentif de l'éditrice Isabelle Dugied.                                                                                                                                                                     La vidéo réalisée par mes soins (et avec soin) permet d'entendre la voix de Dominique Boudou sur quelques fragments de son texte et de voir quelques photos de Cédric Merland. Vous pouvez, si le cœur vous en dit, vous  procurer le livre en suivant le lien ci-dessous.  

mardi 3 février 2026

Des renforts pour l'âme

 

Allégorie de la vie.

"Quand recevrons-nous des renforts, mon âme ?"

Je me souviens que j'écoutais cela il y a longtemps.  

Dans un précipité de mélancolie, de lucidité, et de mots à bec de lune ? 

J'ai grandi avec eux. Les mots encore et toujours. 

Se faire tout petit, roulé en boule pour avoir moins mal, 

Les mots pour pleurer.

Quand s'ombrent les jours, est-ce qu'une lumière s'éteint derrière la porte ? 

 

Souviens-toi du son et de la voix qu'on embrassait comme des fous.

Crois-tu que les renforts viendront  ? 

Quand plus rien ne peut être sauvé.

 

 

Gravité

 

L'étreinte

 

Parfois on s'arrête sur des images.

D'une telle beauté ! D'une telle force !

Elles viennent nous chercher, les images.

Et lentement, elles s'imposent, dans cette langue que l'on comprend avant de réfléchir.  

Et puis on se souvient. 

 

 



mercredi 21 janvier 2026

la pluie vacille


 

Le vent est une masse besogneuse
qui bégaie la franchise des ombres
détraquées
la pluie vacille et
coule sur ma peau

dimanche 14 décembre 2025

Lui, Dominique-Emmanuel Blanchard

 

Il est parti dimanche matin, ailleurs, un peu plus loin du monde. Ce 7 décembre 2025. 

Je ne sais pas comment faire avec ce lointain-là. Je ne sais pas. 

Juste que le chagrin fait mal et qu'en dissiper l’amplitude ne sert à rien.  

Un petit bout de moi s'en va en même temps que lui 

et les mots sont étroits.

Sans doute n'ont-ils pas la force d'être bavards. 

Tant de livres, de vidéos, de musiques, tant d'images, de petits crème, de 

 cigarettes, tant de lieux, Bordeaux, Paris, Alger, Claouey, la mer et le sable 

filé entre les doigts. 

Des dates sur un calendrier,  

Des allers et des retours. Des naufrages et des incandescences.  

Des grands bras, je te dis.

 

 On pourrait croire à une parenthèse ouverte du temps. 

 Est-ce qu'on marche toujours dans ce qui s'éteint, et vient  encore ? Oui, bien sûr,  bien sûr. 

 C'est un souffle du vent, ou juste l’ombre d’un souffle de vent, qui attendait dans la mémoire.  

Une respiration. 

Comme si, de l autre côté de la rue, il m'offrait tous ses mots, dans ses mains.                

Ce qui ne peut s'écrire. 

 

A présent, il laisse ici ses revues et ses livres, ceux qu'il a édités et 

ceux qu'il a écrits, ses amis, ses amours.

 Il laisse là ses rires et sa voix, un fond de Martini rouge, 

Léo ferré Amour/Anarchie, Duras, Proust et les autres, 

son chapeau. 

J'imagine pour lui des beautés folles, des taches vertes et bleues sur l’océan, 

des mouettes, des cerfs-volants longs, et des bourrasques informes

comme la part d'ombre qu'il faut vivre.
 
 

Toi, tu auras traversé ma vie longtemps, follement,  douloureusement.      

Nous nous sommes tant aimés. 

Par la fenêtre, un grain de soleil s'échappe,  
 
un chat pleure sur le gravier d'un jardin sous un ciel pas bien d'équerre.

On voudrait bien détendre le cœur et son chagrin qui ricoche sur les arbres, 

grimpe sur les toits,

et saute par-dessus nos vies.