"Désirant et sidérant, si possible..." dit-elle.


"Désirant et sidérant, ...si possible !" dit-elle.

vendredi 8 mai 2020

la nuit encore






Une ombre des rideaux sur ta joue
te rend vivante
à la surface de la nuit
et dessous.


Tu écoutes le battement d’une porte contre un mur.
Mentalement, tu fais l’inventaire des pièces de la maison,
des ouvertures, des fenêtres. 
Où est la porte ? Et le mur ?


Tu penses la nuit comme un ravin
dans lequel tombe le temps.


Et puis toi, corps radeau, corps bateau,
Flottant. 





Tu voudrais fermer les yeux et sombrer
dans un rêve de colchiques.




mercredi 6 mai 2020

La nuit encore

   




Tu dis que la nuit ressemble à une longue robe
de soie bleue abandonnée sur un fauteuil,
aux nuages qui font de grandes batailles là-haut,
à la chair des rêves devenus fous,
à des mots étouffés par le tic tac des pluies,
à des couleurs violentes et aux bruit quand ils lacèrent l’esprit,
à un tohu-bohu qui respire,
aux oiseaux qui piaillent sur la mer.
Tu dis aussi qu’elle rassemble tous les silences
dans ton corps.
Mais rien n’est juste.

Tu ne sais pas pourquoi tu imagines
une égratignure sur la peau.

jeudi 16 avril 2020

Collage du confinement 1 et 2


Les écoles ont fermées leurs portes vendredi 13 mars et  depuis mardi 17 mars à midi, toute la France est confinée.

                                        Un mois plus tard, je bricole ces collages du confinement,
                                                       comme dire "Restez chez vous, les gens !"




samedi 26 octobre 2019

François Mauget, never mort



On doit se forcer pour y croire, François est mort.  
Mon ami, notre ami est mort seul, accidentellement et de façon très absurde ce mardi 22 octobre, un jour d'après pluie, dans les bois autour de sa maison.  
Le chagrin, soudainement, prend beaucoup de place, les yeux pleurent. 
Il bougonnerait un peu, mais il ne nous en voudrait pas, lui le tendre, le râleur émotif, l'espèce d'Indien de la vie.  
On aurait tout à coup bien besoin d'utopie, et dans une vision magnifique, de faire encore dialoguer le monde avec la poésie. 
Car c'est bien ce qu'il a fait durant une quarantaine d'années, François, en créant le théâtre des Tafurs, ces vagabonds des premières croisades dit-on, voire les mendiants des mots qui bousculent et remuent toute la tête.  
François était un amoureux des mots, de la poésie, de la prose poétique, de ces formes qui disent les humanités humbles, les révoltes profondes et les espérances violentes et fabuleuses. Il attendait d'être saisi.  Une façon d'  intégrité, je crois bien, née peut-être de ses origines et de ses premiers rêves d'un théâtre populaire, ouvert sur le monde et toutes ses vies dedans. 
 La poésie ne pouvait pas, pour lui, être réduite à l'étriqué du livre, il la sortait dans la rue, dans les musées, les bibliothèques, dans les collèges, les lycées et  les écoles, dans les théâtres, sur une barque à la Base sous-marine, sur les places. 
En 1999, "Demandez l'impossible" portera le Printemps des Poètes à Bordeaux. Je me souviens. Je me souviens des spectacles, de Valérie Rouzeau, Pirotte,  Thierry Metz, Salah Al Hamdani, Antoine Emaz, Max Rippon, Mohammed El Amraoui, Lionel Bourg... Tant d'autres encore, tant d'autres, que j'ai souvent filmés. 
Derrière le texte, il y avait un auteur, un être qu'il voulait connaître. Avec lequel souvent un lien amitié se tissait et durait. Il y avait une histoire humaine, et le partage d'instants complices qui resteraient.
Je me souviens aussi de mon émotion au Marché de Lerme, en 2005, quand il a mis en voix et en espace, avec le musicien Etienne Rolin, mon texte "Des ortolans et puis rien". De nos rencontres. De son idée de la spirale, de la déambulation, du mouvement.
Et ça marchait !
Il nous emmenait avec lui, François, nous embarquait serait plus juste, avec sa voix, sa fougue, ses rages, sa passion, et son amitié.
Créer faisait ciment. Ça marchait !
Puis il y eut le mystère des affiches. Un de mes textes, une photo. Tous les quinze jours, les murs de Bacalan se couvraient de poésie. On partait seau de colle et balai à la main, en deux équipes de choc. Pour finir une année plus tard en une soirée expo-poétique et lecture au Garage Moderne. 
C'était audacieux, gonflé. La poésie résistait de manière essentielle.
 

"Un théâtre de la parole", il me disait. En 2011, nous avons monté ensemble "L'avenir dure longtemps", un projet gigantesque, une aventure artistique autant qu'un chantier social, qui nous a tenus près d'une année. Il venait à la maison une ou deux fois par semaine.  J'écrivais et sa perception du metteur en scène me guidait. Nous parlions beaucoup, avancions par étape. Lui, il marchait  de long en large dans la cuisine, actionnant je ne sais quelle mécanique intérieure. Je le regardais penser.
 - Hé François, tu veux pas t'asseoir un peu ?  
 Nous avons été présents au Festival Nomade. Pour la bonne cause. La pièce a été jouée au Glob et à la  Maison Cantonale pour un spectacle à voix multiples, un truc assez dingue, quand on y pense. 
Voilà, c'était comme ça, François rendait les gens vivants. Quelquefois un peu plus heureux en découvrant l'attrait des mots, ou redressant, du loin de leur carcasse, les vieilles espérances qu’ils y avaient enfouies. 
Nos cafés me manquent, et puis son rire, sa manière d'écouter, de pas embrasser du bout des lèvres pincées, sa liberté d'être au milieu des médiocrités toujours à rôder, sa tendresse de mauvais garçon, sa part d'enfance.  Le théâtre des Tafurs me manque. Présidente des Tafurs, je trouvais que ça avait de la gueule ! 
François arpentait la langue, (les lacets toujours défaits, ça me faisait rire),  lisait beaucoup, découvrait, et d'une idée l'autre, d'un étonnement à une admiration, un désarroi peut-être, "putain que c'est fort !",  ça marchait ! 
 De là peut-être son penchant pour les terres lourdes à gravir, les bois et les ruisseaux, et tous les paysages à modeler dans le vent. 
 - Hé François, tu veux pas t'asseoir un peu, 
             un tout petit peu encore avec nous ? 


  

Mes pensées toutes particulières vont ce soir à sa compagne, à ses très proches, aux comédiens et musiciens amis, et à tous ceux qui l'ont aimé. 

Une soirée hommage aura lieu mardi 29 octobre à partir de 19h au Glob théâtre à Bordeaux.  

mardi 17 septembre 2019

Le veilleur | Salah Al Hamdani | Editions du Cygne


 




"Le veilleur" de Salah Al Hamdani  publié aux éditions du Cygne conduit le poème, ou bien est-ce l'inverse. Et la voix de Salah Al Hamdani n'en finit pas de murmurer l'exil, ce déchirement inouï qui hante chacun de ses recueils. De Paris à Bagdad, la mémoire creuse toujours d'autres alvéoles de temps et sur chaque berge de L'Euphrate, une mère attend.
Mais qui hante qui, de la douleur ou de l'identité, dans la solitude invisible de l'exilé comme une vieillesse mystérieuse ?
"Qu'est-ce que l'exil ? Qu'est-ce que l'exil ?" Salah Al Hamdani pose mille fois cette question dont les mots, si pauvres et obsédants, résonnant dans sa tête depuis presque aussi longtemps qu'il se souvient, sans  réponse véritable, presque dénués de leur sens à force d'être ressassés, sont eux aussi et à jamais errants. Par dessus les plis du temps, ils ont en eux l'eau et le vent, le bruit et les silences, les paysages et les corps. Pour ne pas oublier.
Alors l'exil qui sauve et assiège pourrait être un lieu, celui du poème que Salah Al Hamdani arrache à l'encre des jours ordinaires sans mémoire.
Comment dire l'exil dans le temps qui s'éloigne et dont le questionnement rejaillit sans cesse de lui- même, une douleur continûment présente et sourde ?
Car si les années tissaient l'oubli, qui reconstruirait les matins disloqués dans l'abîme  et qui donc se souviendrait de toi, et de toi, de toi encore, de vous tous, les exilés de peu, parce que les vivants sont morts et que les morts sont des martyrs, les pauvres ad æternam des terres assassinées et des vies sabotées ?
Salah Al Hamdani sait bien que toutes les impasses et tous les risques relèvent d'une conscience qui vit et s'affirme, oui bien sûr, bien sûr. Mais que faire de ces yeux qui ont vu ?
Je suis là où mes yeux se souviennent, pourrait dire le Veilleur. Et par dessus les variations incertaines et multiples de l'exil dans le proche, pour que revienne l’averse pour me souvenir de la beauté, Salah Al Hamdani revient toujours à l'image de la lune et du visage aimé, très nets dans le lointain, parcourant tout le recueil en alternance, comme un chant triste résonant au travers de l'espace et tenant debout, malgré toutes les peines et les barbaries, l'humanité du monde.

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin sous les bombardements !

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin dans la guerre ! 

Avec Le Veilleur, les années nouent les perceptions par une nécessité des images témoignant de la vie déchirée, et de ce qui a eu lieu dans cette déchirure. Le mot "exil" déborde de lui-même, et ne dira jamais rien de la réalité de l'exil et de celui qui va au long des jours, disait Georges Perec "une crypte dans l'âme".

Ici, il y a du soleil ce matin. Il fait encore chaud pour la saison. Le jour a des promesses qu'on essaiera de conduire quelque part, on ne sait pas où. Peut-être croiserons-nous sur le trottoir un être plus seul que tout, espérant et désespéré, dans la cascade de ses errances.  Et nous, nous ne saurons  jamais rien de la lumière noire et de ce froid terrible tout au fond du ciel.  Nous serons passés.
Qu'est-ce que l'exil, Salah  ?


L'écriture est un rempart à l'ignorance, aux tyrannies, aux blessures, et à l'oubli. Avec "Le veilleur", Salah Al Hamdani nous donne à lire un de ses plus beaux recueils.

"Le veilleur" | Salah Al Hamdani | éditions du Cygne, avec une préface de Jacques Fournier

 Salah Al Hamdani, poète, écrivain et homme de théâtre français d’origine irakienne, est né en 1951 à Bagdad. Il commence à écrire des poèmes en prison politique en Irak vers l’âge de 20 ans. Ancien opposant à la dictature de Saddam Hussein et nourri de l’œuvre d’Albert Camus dans les cafés de Bagdad, il choisit la France comme terre d’asile en 1975. C’est en France qu’il devient ensuite l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages en arabe ou en français (poésies, nouvelles et récits) dont plusieurs sont traduits de l’arabe avec Isabelle Lagny.
Sa poésie a été traduite et publiée dans plusieurs langues en particulier en anglais, en italien, en allemand et bientôt en espagnol.


J'ai plusieurs chroniqué les recueils de Salah Al Hamdani. Je vous laisse lire et regarder les vidéos  en suivant les liens :
 
http://paradisbancal.blogspot.com/2018/03/bagdad-bagdad-salah-al-hamdani-a.html

https://www.dailymotion.com/video/xd65qt

https://www.dailymotion.com/video/xyrx5v



EXTRAITS

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin dans la guerre ! 

 Écrire la lumière, un défi pour soiloin des cités interdites
à l'ombre des ailes tourmentées
d'un oiseau qui ne chante plus

Pleuvoir d'un mot
nuage après nuage
à contre-courant
jusqu'à perdre haleine
dans le sentier d'un rêve sans mesure

....

Dehors, la nuit se tait
devant la détresse de la vie
qui s'érige et aboie

Tout vacille dans ma chambre
Mon père dans sa tombe
le rasoir pour le prépuce
le malentendu des saisons 
et ton âme rouillée
ainsi que la lourdeur du temps

.....
Sous le bleu fissuré d'un horizon à l'autre
on m'interdit d'acheminer la mémoire vers l'oubli
Alors tes nuits me propulsent
jusqu'à la façade secrète des mots

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin sous les bombardements !

...

Je m'accroche à mon exil
comme un lézard escaladant le soir
loin des poètes de salons

J'habite la vérité
Celle des exilés liée à mon visage
à la crédulité de la chute du dernier dictateur
et dans ma chambre
toutes les nuits
résolument et dans l'urgence
je range la tombe de ma mère à la hâte
jusqu'à ce que l'image de mon enfance s'efface
dans les secrets de son linceul

......

L'exil
un poème filant au-dessus de l'océan ?
Des saisons transparentes qui changent de peau ?
Des jours qui ont survécu à leurs blessures ?
Un chien abandonné dans un tableau
ou un gibier qui cherche le salut ?

....

L'espoir me donne froid
comme aux pauvres, l'héritage
et les noms des esclaves
planent
au-dessus d'une ville abritant les étoiles aveugles
de la clôture des jours

Comme la lune est loin derrière le verger !
Comme ton visage est loin dans la guerre ! 





 



lundi 29 juillet 2019

Au bord









On supplie de ne rien déranger 

des monticules de vent, 


de sable sec, une étendue presque blanche,

de ne pas jeter de sable aux violettes des vases,

aux broussailles des cheveux,


aux bouches tombées dans le soleil.


Un sismographe  fou a écrit sur le rivage 

les vibrations de l'eau,

et moi  j'ai lu mille et une fois la gamme des bleus 

sur tes paupières fermées.


Un jour, je suis entrée au bord de ton regard. 

 

dimanche 28 juillet 2019

Vers la mer

                                                                            tableau | Catherine Cousy



Aller vers la mer (fragments)

Le jour passe de guingois dans une moiteur fiévreuse.
C’est un temps de mousson qui rince la peau, complique chaque geste.
 Quelques pensées s’arrêtent sous les paupières. 
Puis leur défilement reprend comme on sombre.

Où dérivent alors les images rejetées de la conscience ? 
Cherchent-elles une issue ? Une entrée ? Une sortie ? 
Il faudra bien bricoler des ouvertures,  et de nos mains et nos peurs, fendre les fermetures.

                                                                                                                               Aller vers la mer.

Nous marchons à l’intérieur de nos images, hors de toute limite,
l’eau revenue à l’eau dans le présent d’une marée ou d’un orage, 
 et au bord de la route, de grands arbres penchent 
pour le passage de ce qui comble et terrifie,                                   
un éclat de lumière qui respire. 


La route se déplie avec ce qui serpente en nous,                           
une place avec une fontaine,                                                        
 une étreinte à brûler encore dans nos mains maigres,                          
et les longues billes de pluie molle sur la vitre.                                                                                                                                                                                                                        


Il faudra bien ouvrir les impasses, aux aguets des bruits et des silences,
des silences à l’intérieur des bruits, 
jusqu’à ce chemin aux jasiones, aux liserons mauves et aux chardons bleus,           
fragiles lutteurs de vie, battus des vents et du sable qui mord,           
court, écoute ! court sur la plage à perdre haleine,                     
gonfle robe et cheveux en même temps qu’il nous fige             
 jusqu’à ce que tout notre corps ralentisse,                                 
échoué là.

La nuit entame sa marche, conduit où je sais voir un bouquet d’arbres, puis deux, 
une mélancolie sur un fil ou bien est-ce un oiseau                              
et, dans la déchirure des phares, comme en secret,
donne au sable les contours d’un visage, c’est toi.  

                                                                                                                              Aller vers la mer



On touche la fraîcheur de la nuit tombée sur la route et les toits, 
l’ombre d’un homme égaré là-bas, d’un chien peut-être.
On lave ses yeux de l’inquiétude.  On se rapproche du bleu, 
le corps vacille dans l’ivresse du loin. 


Tu vois, on avance dans les herbes hautes,
des vagues, on dirait.
C’est la mer qui tremble tout au bout de nos doigts
quand on ramasse nos miettes d’enfance,
mes premiers pas sur une plage là-bas à Oran
dont le corps se souvient.
On ne sait pas pourquoi un désert s’allume
au bout de la mémoire ou d’une jetée.



Une nuit d’été, on roule dans les rues d’une ville,
mais ici nous traverse de part en part,
comme le temps sur nos vies.
Dans ce vertige, le regard de l’aube bouge sans cesse
la ligne des arbres sur la dune :
l’ombre de l’homme devient la dune,
le chien saute dans le cerceau d’une vague,
et la route, comme toute notre peau,
nos sangs, nos mots et nos voix,
tombe dans la mer.


Aucun pas ne disperse le sable, tu sais,
 le ciel et la terre ne sont qu’une seule empreinte dans la lumière qui monte.
On porte toujours en soi un enfant, un rivage, un bateau. 


Regarde !
On entre dans le bleu sans phrase juste.
Ce n’est pas seulement le sable,  pas seulement l’océan
qui flottent à la surface des yeux,
mais la brume inachevée à la marée
qui glisse dans nos mains,
et au cœur, comme on y pense,
les grands chavirements.