Stenka Morris s'inscrit dans ses lignes de fragilités traversées par le
vivant, son écriture poétique donne une parole à des tensions de vie et à
des stratégies pour articuler les à-côtés psychiques au bruit du monde.
Son recueil "Régions spectrales" est un univers d'efforts, de paradoxes et de chaos internes qu'il nous
rend sensibles. On peut en entrevoir "quelque chose", il irrigue en nous
des circuits neufs. Ce serait comme être au fond d une piscine, dans une sorte de
surdité, et peu à peu, d'une poussée silencieuse, on remonterait à la
surface, ravalant les clichés présentables de l'autisme, crachant nos
lieux communs.
Car alors, comme le conseillait Deleuze, on pourrait se placer sur ce fil entre ce que l'on sait et tout ce qu'on ignore.
D'abord écouter.
Entendre la musique des mots,
leurs sens, les chœurs, les voix, les chants et les contrepoints.
Dans
le mouvement de l'écriture et la mobilité des fissures du dedans.
Stenka Morris dit ce qui n'est pas écrit dans les manuels de médecine, c'est depuis son éprouvé à lui qu'il sera possible d'effleurer ce qu'est l'autisme.
Mieux en deviner la souffrance tapie sous
les cheveux, une sorte de vérité singulière, c'est-à-dire propre à un
seul, à lui seulement, une seule solitude esquissée, oui, à petites
touches de couleurs froissées.
"Régions spectrales" nous convient sur un territoire d'étrangeté, entre De Left
PoC_PrC1, la zone du cerveau où se construit l’autisme, et Jades-GS-z14, la galaxie la plus lointaine aperçue par le télescope spatial James Webb. De l'une à l'autre, nous avançons ensemble, prudemment.
C'est comme s'il nous tenait la main, qu'il nous apprenait à apprivoiser ce qui le désarme et le rompt.
C'est ainsi que nous effleurons, par ses mots, cet état de vulnérabilité et de menace, ce qui remue les êtres au plus profond, les grandes turbulences de notre humanité.
"Régions spectrales" est un recueil beau, nécessaire et
Stenka MORRIS est poète et également fondateur des éditions L’Entrevers.
Enfant
Il y avait
- Étais-je enfant ? -
comme des neigées
soudaines
Des bourrasques d'éclats de verre céleste
qui découpaient des brèches au ciel
des pans entiers
Éventails de flocons
battant
battant
comme mes mains battaient
au vent
J'étais happé
comme des mystères
seuls capables
de vider ma totalité
dans ce que je croyais être
sans perdre pied
Des voiles de cristal
planant à fleur de gouffres
Ces regards sur moi dévorants
aux aguets d'un éclair de présence
qui ne surgirait pas
