Dès le début du roman, on sent bien que quelque chose ne tourne pas rond, et que les personnages tracassent le récit. Quelque chose, oui, nous échappe.
Le narrateur de "La tentation des combles" nous prévient d'emblée : J'ai longtemps voulu vivre comme un homme normal et faire l'amour une fois par semaine. Voilà, c'est dit ! Cette supposée normalité adoucirait son paysage émotionnel de guingois.
Car les émotions et son imaginaire saturé d'images bancales le débordent ; les souvenirs jouent à cloche-pied entre le vrai et le faux.
Il s'agit d'entrer dans le récit et de déterminer rigoureusement les réalités afin de saisir leurs emboîtements. Le faux est aussi réel que le vrai, lequel porte en lui toutes sortes de faussetés indéfectibles.
Catherine elle-même, objet amoureux -fantasmé ou non- se perd dans son histoire, le réel de son histoire.
Le docteur Klamm, psy facétieux, une espèce de guérisseur aux méthodes originales, ne sait pas conjurer le désordre.
Alors comment s'étonner d'un oiseau en bois qui se mettrait à parler pour consoler les nœuds des souvenirs !
Et ainsi, de fil en aiguille, on se laisse embarquer par l'étrange "bonhomme au chien", ou par une vieille dame sur le qui-vive.
Libérer la tête des angoisses, faire silence, s'apaiser. Se faire petit petit dans un réduit contenant, juste à la taille de sa mélancolie. Peut-être que resserrer l'espace serait contenir sa vie.
Bref, tout contrôler pour continuer à écouter le temps passer, pour continuer à vivre. Et je suis heureux quand je pédale sur mon vélo d'appartement. Je m'aventure désormais bien plus loin que la Lune. Je deviens le paysage que j'imagine. Une sève généreuse pousse dans mes veines. Elle les irrigue d'une chaleur qui m'enveloppe tout entier. Elle berce lentement mon cerveau.
Car le narrateur s'égare souvent, tord les événements dans un réel en creux et en délié, sans parvenir à adhérer au monde. S'il a le vilain défaut d'épier ses voisins, c'est qu'il ne possède pas le mode d'emploi du bonheur. Comment ils font, les autres ? Où donc se logent leurs failles, leurs peurs, et les pelures de leurs enfances ?
Par quoi, par qui sommes-nous conviés ici sur cette Terre ? Que gouvernons-nous de nos vies quand on prétend à la liberté ? Que maîtrisons-nous de notre esprit ? Et que dit le corps que l'esprit ne supporte pas ?
Serions-nous condamnés à la solitude à pédaler comme des dingues sur nos vélos d'appartement ?
Tant de questions envahissent le narrateur.
Et les symptômes anxieux s'additionnent. Et la tête des cochons dans la bétaillère n'en finit de dodeliner, qui dirait quoi ? de la tristesse sans borne de l'animal piégé.
Bien sûr, les pensées flottantes, la complicité et les rires réunissent Catherine et le narrateur, mais sur le fil, toujours sur le fil d'un rêve disloqué.
Alors par qui la femme de la plage a-t-elle été assassinée ? Qui détruit qui ?
L'histoire traumatique de Catherine rebondit de toutes parts.
C'est la vie qui trébuche, et l'amour qui s'absente. La sexualité n'est pas synonyme de l'amour.
Le narrateur amoureux absorbe tous les désordres de Catherine, comme en état de suffocation ou de survie.
Dans La tentation des combles, tous les personnages boitent, claudiquent, et glissent sur leur fragilité comme sur du savon noir.
Le narrateur ne semble pas vraiment souffrir, il attend.
On n'a pas besoin de savoir ce qu'on attend pour attendre. Des tas de gens font ça tous les jours, dans toutes sortes de situations, sans souffrir.
C'est que vivre ne suffit pas. Le narrateur ne cherche pas à convaincre. Il laisse son regard aller et parfois, étrangement, plus rien ne pèse. L'écriture de Dominique Boudou a des résonances qui ne trompent pas le lecteur et cette justesse rare qui, à partir d'un bout de jardin, révèle un personnage.
Les ronces livraient bataille aux chardons, le lierre étranglait les arbustes qui jaunissaient, les champignons difformes infiltraient les écorces. La terre, par endroits, se soulevait sous la pression d'un bouillonnement interne, alors qu'ailleurs elle s'affaissait, comme si elle avait trop longtemps reposé sur du vide.
L'idéal de la normalité est une quête déraisonnable. La frontière entre la conformité et le pathologique, entre le réel et le fantasme, fabrique des porosités douloureuses. Il se pourrait bien que le vrai et le faux, à tant se mélanger les pinceaux, n'aient dessiné qu'une aquarelle d'existences noyées.
A moins qu'avec l' oiseau Chuck Chuck, on atteigne la lune en deux/trois coups de pédale.
Et si rien n'avait eu lieu, si les avions en papier n'inondaient plus le jardin, si les questionnements sur notre humanité devenaient réellement des papillons, si les durées ne duraient plus et que le présent se vivait simplement comme un bonheur venu tout seul, si les ébats amoureux suffisaient à combler toute une vie ?
Et si, et si...
Dans la tête du narrateur, les histoires des uns et des autres se télescopent tellement, l'une masquant l'autre, sans désigner vraiment celle qui les hante toutes, enfouie loin au fond de la mémoire. Plus il observe le monde, plus le monde lui paraît étrange. Les mots s’éparpillent toujours.
Sans doute est-il convaincu de la nécessité de prendre soin de Catherine, d'endosser sa douleur pour l'en libérer.
Devenir un vivant "normal" serait apprivoiser la mort et guérir de ses angoisses. La sexualité, arrachant toutes nos protections, nous révèlerait plus fort, plus vrai, plus invulnérable.
Vous parlez de votre tentation des combles, mais c'est ambigu. Vous hésitez entre le vide et le plein. Votre vie part dans tous les sens et n'en rencontre aucun. Vous ne tiendrez pas longtemps à cause de la fatigue. Je serais même tenté de dire que c'est un comble, n'est-ce pas.
Aucun bruit. Aucun mouvement dans les branches. Puis, soudain, le flanc d'un coteau est apparu. Un enfant s'y tenait debout au milieu de hautes herbes. Immobile, le visage blanc, les lèvres fermés. J'ai senti dans mon corps une force qui le tirait en arrière et j'ai réalisé que j'étais l'enfant du coteau.
Dominique Boudou, avec La tentation des combles, nous raconte un monde en mal d'amour. De cela nous sommes certains.
Son écriture installe une lumière tremblée sur les ombres et la complexité des existences.
Sur la vie, sur la mort. Sur le rêve de nos origines.
Quel sens aurait donc la vie si l'amour désertait le récit de toute vie sur cette Terre, le seul ancrage qui vaille ?
Après des tours et des détours en poésie, Dominique Boudou revient au roman. Le maillage de la gravité et de la légèreté retentit dans l'imaginaire du lecteur pour un voyage sur un territoire incertain aux frontières du réel.
Dominique Boudou sera présent au Festival du livre de Paris les 17 et 18 avril 2026.
"La tentation des combles" aux éditions Fables fertiles est disponible dans toutes les bonnes librairies.